féminité et vérité

Ispahan, l'effrontée

" Un voyage est-il vraiment un voyage si nous ne parvenons pas à changer de regard, si nous restons entièrement nous mêmes dans notre manière d'appréhender les choses, le monde et celui que nous étions avant de partir ?" Proust - La prisonnière.

 

Chapitre III: Ispahan, l'effrontée

A première vue, elle s’est présentée comme les autres à coup de « where do you come from » et « Welcome in Iran ». Sa beauté était particulière, un œil sur la place Naghsh-e-Jahan, un regard sur ses palais, un détour sur ses ponts grandioses et sa majestueuse mosquée, elle avait tout pour plaire. Elle s’est pourtant révélée plus sournoise.

Un bel après midi ensoleillé, alors que nous arpentions les galeries du bazar, au milieu des tapis somptueux et des miniatures bleutées, les regards sont devenus plus insistants. Hommes et femmes s’arrêtaient sur notre passage, stoppant leur conversation, chuchotant, fronçant les sourcils et serrant les dents. Ça a d’abord été discret, ne nous permettant pas de le nommer, de prendre le temps de l’exprimer. Au fur et à mesure de l’après-midi, cela devenait plus présent, pesant, peut on dire oppressant ?

Enfin, la sentence est tombée: Vanessa était prise pour une iranienne et donc clairement visée. Les discussions auprès de jeunes iraniennes engagées qui ont découlées de cet événement ont été édifiantes.

Laissons nous donc aller à quelques généralités.

Quand aux États Unis et en Europe, nous tentons de faire entendre nos voix sur Facebook ou Instagram par le biais de #metoo, ici ce sont ces mêmes réseaux sociaux qui mettent la vie des iraniennes en danger. Quand nous faisons du topless sur la plage et que nous hésitons entre ce décolleté plongeant ou cette jupe crayon, ici la loi impose le port du voile, bras et jambes doivent être couverts, les formes effacées, le maquillage discret. Quand nous montons chaque matin dans le métro et nous asseyons où bon nous semble, que nous claquons la bise à nos collègues, que nous osons fumer, boire, rigoler, donner notre avis, nous mettre en colère, parler fort, nous serrer dans les bras ou encore nous embrasser en public, ici ce sont ces simples mais ô combien importantes libertés que les jeunes femmes essaient d’acquérir chaque jour. 

À toutes celles que nous avons rencontrées, celles tapies dans l’ombre, celles qui créent et participent à des mouvements comme le mercredi blanc, celles qui se font poursuivre chaque jour dans la rue et qui continuent de se mettre en danger, de lutter, de ne rien lâcher contre ces esprits conservateurs; nous avons vécu ne serait-ce qu’un millième de votre quotidien: nous vous soutenons, nous vous aimons, nous vous admirons.

Ispahan, tu nous auras donc appris ceci: le voyage, c’est aussi savoir se confronter à la réalité, non pas celle que nous offre le tourisme de masse, non pas celle que nous souhaitons voir mais bien celle qui s’impose à nous, sans artifice, parfois injuste et violente. Nous repartons de ces quatre jours passés à tes côtés plus forts, sans aucun doute plus clairvoyants, pour accueillir tout ce qui se présentera sur notre chemin, pour faire la part des choses, nous questionner sans cesse, pour prendre le temps d'apprendre des autres, pour le meilleur et pour le pire. 

Iran

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