Il était une fois au lac babé

5h du matin, Xuan contemple son café vietnamien couler goutte à goutte en silence. Tout le monde dort encore. Les coqs ne vont pas tarder à chanter l’aube à plein poumons. My a eu de la fièvre toute la nuit, sa grand-mère vient de l’emmener en scooter à l’hôpital, encore un peu de patience avant d’avoir des nouvelles. Pourtant, quand ce couple de français est arrivé hier soir, la petite fille était en pleine forme ! Le jeune homme a joué un moment avec elle. C’est incroyable cette capacité qu’ont les enfants d’approcher les étrangers sans crainte ni jugement. Elle lui a simplement tendu son orange en espérant qu’il lui éplucherait, puis voyant qu’il était réceptif elle a chanté ses comptines préférées à tue-tête et a couru pendant de longues minutes à travers la maison en essayant de faire le plus de bruit possible avec ses pieds. La petite fille ne sait à peine parler qu’elle imite déjà les autres enfants du village à chaque passage de touristes en criant « hello » et en faisant coucou énergiquement de la main.

 

Quang le voisin égorge sa truie pour têt, Xuan a prévu de s’en occuper aussi demain. Toute la famille va venir festoyer et c’est une fierté pour elle de tuer la bête afin de les nourrir pour plusieurs jours. Ils viennent d’Hanoï pour la semaine, c’est l’événement le plus important de l’année, il faut que tout soit parfait. Elle est déjà allée chercher les cinq fruits qu’ils offriront en l’honneur des ancêtres ainsi que des fleurs de pêcher mais il lui manque encore du rouge et du jaune pour décorer la terrasse, il faudra penser à retourner au marché, peut-être prendre un kumquat…

 

Le café a fini de couler, elle le verse rapidement sur les glaçons qu’elle a disposés dans un bol à côté et le boit d’une traite. Il faut qu’elle se dépêche, balayer la terrasse, faire la lessive à la main puis l’étendre avant de s’affairer en cuisine pour préparer le petit déjeuner des touristes. Aujourd’hui ce sera beignets à la banane, et comme elle aime bien ce jeune couple, elle prévoit un peu plus. Ils ont essayé de discuter un peu la veille lorsqu’ils sont arrivés vers 19h. Ils avaient roulé pendant 4h avant d’arriver au lac et se perdre un peu pour trouver la maison. Elle manquait de temps et son anglais l’empêche toujours d’en savoir plus mais elle leur a tout de même montrer les rizières et les excursions possibles dans la région. Ils ont compris l’essentiel. Ça l’a beaucoup étonnée de voir qu’ils portaient de l’intérêt à ses photos de mariage.

 

7h, elle est en retard mais elle voulait attendre de savoir si My allait bien. La grand-mère est rentrée avec de bonnes nouvelles, c’est une simple toux et My va être rapidement sur pieds. La vieille dame prend le relais à la maison toute la journée pour répondre aux besoins des touristes tandis que le mari de Xuan s’occupera de la petite fille. 

 

Il a plu toute la nuit, Xuan sort de la maison et prend une bonne bouffée d’oxygène. L’air de la montagne lui plait toujours autant, c’est pour cela qu’elle n’a pas souhaité quitter son village natal comme ses sœurs parties pour la capitale. Chapeau sur la tête, il est temps de rejoindre ses voisines. A cette époque, il n’y a pas de récolte. Il fait froid et les rizières sont asséchées. Il faut profiter de l’hiver pour préparer les champs, réparer etc…aujourd’hui, il est important de construire des clôtures près du lac. Les tâches sont rapidement réparties, l’une d’elle s’occupera de couper les bambous et les tailler, les autres les porteront jusqu’au lac à quelques kilomètres de la forêt.

 

Sur la route, Sen lui fait un signe. Elle la retrouvera jeudi soir pour jouer au volley sur le terrain vague. 

 

12h, les femmes s’assoient sur des rochers non loin du champ et sortent leur déjeuner en riant. Les nouilles de riz et le bouillon sont encore chauds. Elles terminent leur repas par une goulée d’alcool de maïs qui réchauffe toujours le corps et le cœur. Le temps reste couvert mais la pluie semble s’être éloignée. Les nuages sont bas, ils enveloppent d’un duvet épais les montagnes karstiques. Huan aime cette période où le calme suspend le lac et l’horizon se perd entre routes sinueuses et jungle tropicale. L’ambiance y est plus détendue et tranquille qu’en période touristique. La plupart des homestays et des cafés sont fermés. 

Les chiens errants sont de la partie. Un chiot tout fou vient les embêter et ne cesse de sauter dans tous les sens malgré leurs injonctions. Elle finit par lui jeter un morceau de cha lua.

Xuan s’allonge quelques instants, elle sait qu’il faut reprendre vite car la nuit tombe tôt ces jours-ci. Elle pense au repas de Têt qu’elle va préparer avec sa mère. Peut-être qu’il faudrait songer à se procurer davantage de clémentines. 

 

17h, Xuan rentre chez elle. Depuis qu’ils ont installé le chauffeau dans la douche, elle sait que ces journées sont bien récompensées. Les muscles se détendent sous le jet mais l’eau devient vite tiède, il est temps de sortir, d’autant plus qu’elle sait que les quelques touristes s’aventurant dans les montagnes se font surprendre par le froid et se plaignent souvent en cette période hivernale.

My est en pleine forme mais Xuan préfère la garder au chaud. Comme la maison est ouverte sur l’extérieur, elle lui enfile un bonnet et un manteau et l’installe sur un tapis dans la cuisine. La petite fille scrute l’écran de télévision qui passe un dessin animé. 

 

Le jeune couple de français rentre à ce moment-là. Ils ont passé la journée à se balader au bord du lac et n’ont pas souhaité profiter des excursions proposées. Xuan sait que les touristes sont plus réceptifs en été. Elle-même n’aurait pas très envie de faire un tour de bateau par ce temps. Elle leur propose de préparer le dîner, elle a compris qu’ils ne mangeaient ni poisson ni viande, elle prévoit donc des frites ainsi que du riz, des haricots et du chou. Ils écoutent tranquillement le son des grenouilles qui s’intensifient. En prêtant l’oreille, on entend même les cloches des vaches qui paissent dans les environs.  

 

20h, les français ont dévoré le repas. Elle est toujours satisfaite lorsqu’elle débarrasse les assiettes vides. Demain, ils repartent direction Ha Giang, il faut compter minimum 9h de route en scooter, elle leur a donc conseillé de se coucher tôt. De toute façon, à partir de 21h tout le monde dort et il n’y a rien à faire dans les environs puisque les routes ne sont pas éclairées, ils ne se sont donc pas fait prier !