On se souvient

7 mois plus tard, nous sommes à Ubud. Les carillons en bois dansent lentement dans la brise de ce mois d’avril. Les rizières sont vertes, de cette couleur qu’on retrouve uniquement sur les photos Instagram retouchées de plusieurs filtres. Le calme. Le calme est là, malgré les touristes bien plus nombreux que sur la presqu’île de Bukit et les marchants de sarong, babioles et noix de coco qui nous hèlent en gonflant les prix plutôt deux fois qu’une. On nous avait prévenus : à Ubud, l’atmosphère est particulière. A première vue, nous n’avons pas été confrontés aux expériences magiques mais nous avons pris le temps de nous plonger dans ces paysages tropicaux et sauvages. 

Pour nous, les sourires francs des balinais et leurs yeux pétillants ont fait surgir le souvenir. Après 7 mois, enfin, on se souvient. Peut être que nos cerveaux manquaient d’espace, que notre corps manquait de repos ou qu’il fallait laisser du temps. Toujours est il que lorsqu’on nous demandait « alors, il est comment ce voyage ? » on ne savait pas trop quoi répondre. On pensait aux différents pays traversés, à la population et à nos ressentis mais sans vraiment se rattacher à des événements particuliers, des petits moments précis à raconter. 

Maintenant on se souvient, doucement on s’amuse à faire ressurgir les instants, tous ces instants que l’on a partagés, toujours ensemble. On se souvient ensemble.

Des heures attendues à l’aéroport dans l’espoir d’un visa ou dans des bus de nuit chaotiques, des jeunes femmes iraniennes enlevant leurs voiles et fumant dans l’ombre du jardin intérieur d’un joli restaurant, des grenades rouge sang, des tempêtes de sable, des moustiques par milliers créant un capharnaüm au dessus de notre fine toile de tente, des cartes routières et les centaines de points gps sur nos téléphones, des fraîches nuits étoilées et des levers de soleil flamboyants. 

Des matières : la terre qui casse comme une crème brûlée sous nos pieds, le sable parfois dur comme de la pierre parfois plus doux que la soie, l’eau turquoise et l’herbe sèche, l’adobe, les algues et le lac de sel qui craque. 

Des odeurs : des nouilles, des épices, des fleurs et de la mousson, du linge propre et de la pollution, 

Des couleurs : l’ocre du désert, le vert des rizières, le bleu des océans et le rose du crépuscule.

Des bruits : celui des vagues se fracassant sur les falaises, des Klaxons incessants, les langues et les rires, les chats errants et les coqs chantants. 

Et puis, l’espace créé dans notre cerveau, le déclic de la mémoire, ce processus fascinant nous ramène plus loin, plus tôt, il y a plusieurs années. On se surprend à retrouver des souvenirs enfouis si profondément qu’on ne soupçonnait pas les connaître. Des souvenirs d’enfance, des souvenirs de couple, des tranches de vie qu’on avait choisi d’oublier ou bien omis de remémorer. C’est beau, c’est déroutant et il nous semble toucher du doigt le plus profond de notre être. L’impression de s’être offert à soi même, un bout de nous si subtil parfois si secret qu’il nous déstabilise et nous émeut. 

Simplement, après 7 mois, la sensation de s’être retrouvé, vraiment.