Voyage en bus

Notre pensée divague au fil des kilomètres que le bus avalent depuis des heures. La tête collée à la vitre, nos yeux captent en une fraction de seconde les tranches de vies cambodgiennes sur le bas côté de la route. Ces instants figés comme des photographies ou la vie suit son cours sans que l’on en fasse partie, spectateur indiscret qui s’évanouit à la vitesse de l’éclair. Nous capturons pourtant assez à chaque fois, pour pouvoir créer et interpréter des histoires, imaginer un quotidien plus large qui pourrait leur appartenir. Ici, les gens vivent sur l’extérieur, nous avons donc accès à l’intimité de chacun: une femme donnant le sein à son bébé, un homme en pleine sieste ou encore des jeunes filles tressant leurs cheveux. 

C’est un jeu que l’on aime toujours faire, dans le métro, dans la rue, imaginer la vie de ceux qui nous entourent. Se demander pourquoi ils sont là, ce qu’ils font, où est ce qu’ils vont. Quand on se lève à 4h du matin pour une raison particulière, il y a toujours des gens levés avant nous, des fenêtres éclairées, des bruits au loin.

Nous aimons les trajets en bus. Parce qu’ils nous permettent de penser, réfléchir, prévoir, organiser mais surtout rêver. Écouteurs sur les oreilles, nous en profitons aussi pour apprendre. A travers différents podcasts, nous étudions l’histoire, la science, l’actualité ou nous nous laissons porter par les récits de vie, nous permettant de ne pas oublier qu’en chacun de nous, ou que l’on soit, sommeille des peurs, des expériences ou des espoirs divers. 

La climatisation est trop forte mais le bus est tout confort. Nous repensons à Siem Reap et les temples d’Angkor que nous venons de quitter. La présence de la jungle, reprenant ses droits sur les constructions millénaires nous a fascinés. Certaines racines d’arbres étaient tellement impressionnantes qu’elles semblaient faites de pierre. Or, la magie du lieu est ternie par les centaines de bus crachant toujours plus de touristes pressés et en mal de selfies. Nous avons eu la chance de parcourir le site le 1er janvier à l’aube, alors que bon nombre de personnes se remettaient de leur soirée festive de la veille, ce qui nous a tout de même permis de limiter considérablement le problème.

A Siem Reap nous avons aussi pris le temps de regarder le film « d’abord ils ont tué mon père ». Nous avons découvert une partie terrible de l’histoire du Cambodge. Alors que nous nous dirigeons vers Phnom Penh nous sommes prêts à partir à la découverte des khmers rouges, du passé ensanglanté des Cambodgiens qui nous entourent et de leurs familles. Nous nous questionnons sur la manière dont ils se sont construits, terrorisés et traumatisés par des années de génocide. Comment retrouver confiance et espoir ? Comment garder foi en l’humanité quand nos parents, frères et sœurs ne sont plus que des ossements ?

Comment faire en sorte que la seule réponse possible soit autre chose qu’une colère sourde et pénible ?

A présent, nous sommes perplexes et nous les observons avec cette part de peine et de douleur que nous partageons dans un lourd silence.